Le yoga, l'art d'être heureux
Padma Florine Clomegah
Le bonheur est une quête éternelle de l'homme. Du plaisir éphémère à la joie intense, des moments d'émotions à l'optimisme sans limite, chacun à sa définition du bonheur. Le yogi des Himalaya et Aristote ne partageront pas nécessairement notre définition du bonheur. Bien que le mot 'bonheur' soit difficile à cerner, il est essentiel de se demander ce qu'est le bonheur ? Y'a-t-il une pratique conduisant au bonheur ?
La science du bonheur, voici le titre qui fut la une du magazine Times en janvier 2005. Les journalistes analysaient les résultats des recherches menées par des scientifiques et psychologues américains. Selon eux, la gratitude, la dévotion au divin, une vie spirituelle, le service altruiste sont sources de joie. Mais la connaissance de soi, une vie avec un engagement profond, la pratique de la méditation et de la prière, étaient aussi de grandes sources de bonheur.
Pratiquant et enseignant le yoga depuis plusieurs années, je ne pouvais me défaire de cette impression de 'déjà vu' ou plutôt 'déjà lu', car les conclusions des scientifiques américains sont similaires à ce que répètent les yogis depuis plusieurs siècles déjà. Si on étudie sérieusement la Bhâgavata Gîta, une des écritures par excellence du yoga, on voit que la dévotion (Bhakti), le service désintéressé (Karma), la méditation (Dyana), et la connaissance (Jnana) amènent au bonheur, à l'harmonie (yoga).
Selon Swami Sivananda, grand sage et yogi, il nous faut rechercher dans les enseignements et pratiques du yoga ce qui nous rendra le plus heureux. Est-ce qu'un travail profond sur le corps nous rendra plus heureux ? Où est-ce un travail sur le mental qui nous aidera à surmonter des émotions perturbatrices ? Comment atteindre un calme intérieur qui nous permettra de vivre heureux, en paix avec nous mêmes et notre entourage ?
Apprendre à faire face à la souffrance
Si nous reconnaissons l'importance du bonheur, c'est parce que nous sommes conscients que la souffrance existe. La première des Quatre Nobles Vérités du Bouddha est que la vie est souffrance. Le yoga, lui, parle d'afflictions qui sont de nature physiques, mentales, émotionnelles ou sociales. Nos afflictions sont soit intérieures, soit extérieures. Alors que nous avons un certain contrôle sur nos actions et réactions qui nous permettent de faire face aux souffrances intérieures, nous ne possédons aucun moyen, ou très peu de moyens, pour contrôler les souffrances qui sont dues à certaines causes extérieures.
Beaucoup de gens viennent au yoga à la suite d'une épreuve physique ou émotionnelle. Ils cherchent un remède à leur souffrance, et le yoga leur offre cela, un antidote puissant à la souffrance. Mais cela n'est que le commencement d'un travail. La pratique du yoga doit nous aider à avoir une plus grande connaissance de nous-mêmes. Elle contribue également à développer une force intérieure, une ouverture et une lucidité qui nous permet d'apprendre de nos erreurs et de mieux faire face aux défis de la vie. Plus profondément, en développant une observation approfondie des différents aspects de notre esprit, selon le yoga, nous pouvons arriver à la perception de la cause racine de nos souffrances qui n'est autre que la fausse croyance en une individualité distincte, séparée du Grand Tout ou Soi. Donc plutôt que de vouloir changer ce monde alors que nous sommes limités par des croyances erronées, nous devons d'abord nous efforcer de changer notre perspective sur nous-mêmes, sur le monde et sur la vie profane et sacrée. Nous apprendrions ainsi à expérimenter l'état de yoga au cour de la vie.
L'attention au corps, source de bien-être
Les yogis s'identifient à leur Soi et regardent le corps comme le temple du divin. Pendant la pratique du yoga nous découvrons le pouvoir libérateur de l'attention au corps, aux sensations et au souffle. Au cours de mon enseignement, j'aime souvent répéter que pratiquer avec une attention totale est une pratique avancée même si la posture est très simple.
Le corps a son langage. Il manifeste et nous communique ses problèmes. Certains de nos refoulements et traumas sont enfermés dans les couches profondes de notre corps. Grâce à une attention systématique portée au corps et aux sensations, alliée à la pratique du souffle, le pratiquant peut arriver à se défaire de certains noeuds ou traumas dont le corps avait gardé la mémoire.
Selon Swami Sivananda qui était médecin, les postures ont des effets curatifs bien connus, par exemple, pour ceux qui ont mal au dos, les posture du cobra (bhujangasana), de la sauterelle (shalabhasana), de l'arc (dhanurasana) élimineront les douleurs musculaires du dos. Il y a, d'ailleurs, aujourd'hui beaucoup de yogis thérapeutes qui utilisent le yoga pour guérir les maux du corps et de l'esprit. Examinons brièvement à présent certaines techniques et attitudes yogiques.
Des sens à la connaissance
Une observation beaucoup plus subtile des sensations du corps est une des méthodes utilisées dans la voie de la connaissance. Les mouvements du mental peuvent toujours être ramenés à une sensation corporelle qui a été leur point de départ. Se familiariser avec ces sensations peut devenir une aide considérable pour maîtriser notre mental et se connaître.
Du souffle à la conscience
La conscience du souffle aide à dénouer les tensions dans le corps et permet à l'énergie de circuler dans le corps subtil. Nous devenons conscients des lieux de blocages. La méditation sur le souffle nous apprend comment évoluer en portant la concentration sur l'appareil respiratoire. Cette attention au souffle est une base pour la maîtrise du corps aussi bien que de l'esprit.
L'attention portée au corps, aux sensations, au souffle, sur le tapis de yoga, et dans la vie de tous les jours favorise un bien-être physique.
Comprendre le mental et les émotions pour aller à la source de la joie
Le yoga enseigne que le mental a plusieurs fonctions. La discipline yogique permet d'observer le fonctionnement des différents aspects du mental. Lorsque l'on commence un travail sur le mental, on se rend vite compte que le mental est comme un singe qui saute de branche en branche. Aussitôt que nous nous asseyons pour méditer, ou essayons de nous concentrer, des pensées multiples envahissent notre mental. L'ego s'affirme, divise, juge. Alors que nous essayons d'avoir la paix, nous faisons face à un flot ininterrompu de souvenirs, de projets, d'opinions, d'attentes et de regrets. Par la pratique, nous devenons conscients des conflits et émotions perturbatrices qui sont présents dans le mental.
Les anciens Rishis disent que la satisfaction repose sur l'équilibre de quatre aspects de notre vie: la richesse, la spiritualité, l'éthique et les sentiments. Ils enseignent aussi que pour jouir d'une vie heureuse, l'état d'esprit est un facteur déterminant. En effet, le bonheur sera un rêve lointain, malgré la richesse ou une vie sentimentale intense, si on a sans cesse des pensées négatives, un cour rempli de colère et de haine.
Vichara: observation, et analyse de l'état d'esprit
Pour progresser vers le bonheur, les sages recommandent une observation, une analyse et l'identification des états d'esprit qui sont source de souffrance, et des états d'esprit qui sont source de bonheur. Il nous faut repérer les états d'esprit négatifs et positifs dans notre mental sans cesse changeant. Alors que l'amour, et la compassion procurent du bonheur, la haine et la colère sont cause de souffrance. L'analyse de notre mental et de nos émotions nous permet d'identifier ces états qui sont l'origine de la souffrance et de les éliminer, et au contraire, de cultiver les états qui donnent du bonheur.
Abhyasa: une pratique régulière et constante
Si on cultive les états d'esprit positifs tels que la bonté et la compassion, on atteint à un équilibre psychologique. Cela semble simple mais demande un effort constant, réitéré, un changement dans notre manière de penser et dans nos perceptions. Les vieilles habitudes ont la peau dure, et cela peut prendre parfois des années pour nous libérer de nos conditionnements et pour voir une réelle transformation se produire. Quand notre pratique est régulière, les états d'esprit négatifs les émotions perturbatrices deviennent de moins en moins fréquents. Et s'ils nous troublent parfois, nous retrouvons vite notre équilibre intérieur et notre bonheur.
Manana: Contemplation sur le sens de la vie
Cette pratique doit s'accompagner d'une contemplation sur les priorités de notre vie. Non seulement nous cherchons le bonheur intérieur, mais aussi à établir une relation harmonieuse avec autrui. Nous reconnaissons l'importance des relations humaines et nous essayons d'établir des rapports d'amour avec les autres. Pour cela, nous suivons les yamas et niyamas. Par exemple, cultiver la non-violence (ahimsa) permet de ne pas nuire, mais plutôt de faire du bien à autrui. Cela permet de régler le conflit sans agression de l'autre. On élimine l'envie, en cultivant l'absence de convoitise (aparigraha), ce qui permet de ne pas désirer 'toujours plus', au contraire, de cultiver le contentement (Santosha) et le contrôle de Soi (Brahmacharya). Connaître nos priorités dans la vie nous permet de vivre avec une plus grande intégrité (satyam), de contempler et d'intégrer les enseignements spirituels dans notre quotidien.
L'intégration mène à la plénitude
Cette valorisation de l'autre permet de reconnaître l'interdépendance des relations humaines et donc de mieux prendre sa place dans la vie. Il devient plus facile d'honorer ses responsabilités, d'accepter ses rôles et devoirs (svadharma).
Le monde devient un champ de manifestation du bonheur intérieur naissant. Cela s'exprime par la générosité, l'altruisme. Le karma yoga devient une façon de partager avec l'autre, mais aussi simplement d'être heureux. Ce yoga élimine l'égoïsme. Dans le christianisme, un équivalent de ce yoga peut être donné par Mère Teresa qui servit avec tout son cour et tout son âme les défavorisés de Calcutta, puis du monde. Dans une tel service, la notion d'un soi séparé apparaît finalement comme une illusion. On expérimente la présence du divin dans l'autre.
La voie de la dévotion ouvre le cour. Le bhakti yoga, c'est un grand amour du Soi, ce divin qui est en nous tous. Nous traitons alors les autres avec beaucoup d'amour et de chaleur. On aime son prochain comme soi-même, car on comprend que nous sommes tous unis dans notre essence divine.
Le bonheur est une pratique
Finalement, où que l'on soit, en méditation ou dans l'activité quotidienne, on est conscient par-delà l'illusion de l'égoïsme, de l'effet nocif des pensées et des émotions négatives. On cultive, dans la méditation, la conscience d'être présent, la félicité, la connaissance et l'harmonie. On découvre la réalité qui est au-delà du mental, et qui se révèle d'elle-même, lorsque l'agitation mentale cesse. Lorsque cette pratique est intégrée dans notre vie, les 24 heures deviennent sadhana bhumi, une pratique spirituelle qui amène à l'élimination de la souffrance et à la connaissance de Soi et au bonheur. La joie devient un signe que nous sommes sur la bonne voie. Comme Bouddha a dit 'il n'y a pas de chemin vers la joie, la joie, est le chemin!'
